Alors que ChatGPT reçoit 2,5 milliards de requêtes par jour à l’échelle mondiale (TechCrunch, 21 juillet 2025), l’intelligence artificielle n’est pas un simple sujet technologique, loin de là. Elle s’impose plutôt comme une force de transformation qui touche l’économie, le travail et les modèles d’affaires des organisations. Pour les professionnelles et professionnels du développement économique, ce constat compte. Il ne s’agit pas seulement de suivre une tendance, mais de comprendre une mutation qui risque d’influencer à la fois les entreprises, les travailleurs et les territoires.
Et l’ampleur du changement dépasse largement l’automatisation de tâches isolées et les gains de productivité qui en découlent. Comme l’écrit Susskind (2025, p. 170), « AI’s reach will extend well beyond the automation of current human activity. It will transform how we live and work, and lead to radical changes to the long-standing institutions and structures that underpin our current society. » Cette idée est renforcée par Kissinger, Schmidt et Huttenlocher (2021, p. 202), qui affirment que nous nous trouvons « on the precipice of a new epoch ». Autrement dit, le défi n’est pas uniquement opérationnel. Il est aussi institutionnel et stratégique.
Un impact sur l’emploi qui pourrait être plus profond qu’on le pense
L’impact de l’IA sur l’emploi pourrait d’ailleurs être majeur. Contrairement à l’idée selon laquelle seules les tâches routinières seraient menacées, plusieurs auteurs soulignent que l’IA recoupe fortement des activités hautement qualifiées, créatives et bien rémunérées. Mollick (2024, p.123-124) résume bien ce déplacement lorsqu’il écrit que « AI overlaps most with the most highly compensated, highly creative, and highly educated work. » Ce qui distingue cette vague technologique des précédentes est qu’elle ouvre davantage de possibilités pour retirer complètement l’humain de certaines équations de production (Kurzweil, 2024).
À cet égard, les travailleurs moins expérimentés semblent être les premiers touchés. Une étude de Brynjolfsson, Chandar et Chen (2025) fait état d’un recul de 16 % de l’emploi chez les travailleurs moins expérimentés dans les secteurs directement affectés par l’IA, une fois les autres facteurs exclus. Cela rappelle l’alerte relayée par Fortune en janvier 2026 de la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, qui compare l’effet de l’IA à un « tsunami », en soulignant que les jeunes et les emplois d’entrée seraient parmi les plus exposés.
Chopra et ses collègues (2025) ont d’ailleurs développé un nouvel index pour mesurer l’impact de l’IA sur l’emploi, nommé l’Iceberg Index. Celui-ci montre qu’il y aurait 11,7 % des tâches cognitives du marché du travail américain qui sont actuellement transformées par l’IA. Le message est clair : se fier uniquement aux signaux visibles en provenance du secteur technologique conduit à sous-estimer l’ampleur réelle de la transformation.
Michael S. Barr (2026), Gouverneur de la Réserve fédérale américaine (Fed), soulignait d’ailleurs dans un récent discours que l’IA aura un effet transformateur sur l’économie et affectera une grande part des travailleurs, au point de mettre au défi la capacité d’adaptation des secteurs privé et public. Ce point est particulièrement important pour le développement économique : nous devons nous préparer à accompagner les entreprises et les entrepreneurs dans une transformation rapide du marché du travail, profonde et inégale selon les secteurs, les fonctions et les niveaux d’expérience.
Au-delà de l’emploi : l’IA change aussi le modèle d’affaires des organisations
Récemment, Airbnb affirmait qu’un tiers de son service à la clientèle aux États-Unis et au Canada est désormais pris en charge par l’IA. L’entreprise indique également que 80 % de ses ingénieurs utilisent déjà des outils d’IA, avec l’objectif d’atteindre 100 % (TechCrunch, 13 février 2026). Dans un registre plus prospectif, Joe Tsai, président d’Alibaba, estime que les agents IA pourraient remodeler l’économie mondiale du travail de bureau et générer une valeur commerciale annuelle colossale (China Economic Review, 24 mars 2026).
L’essor de l’IA agentique est donc déjà bien amorcé. Selon une enquête de Ransbotham et ses collègues (2025), menée auprès de 2 102 cadres supérieurs dans 21 industries et 116 pays, 35 % des organisations ont déjà commencé à déployer ces technologies et 44 % prévoient le faire prochainement.
La transition vers des modèles d’affaires agentique promet aussi une explosion de l’entrepreneuriat et de l’innovation, en abaissant considérablement le coût d’expérimenter, de prototyper, d’analyser des marchés et de tester des hypothèses (Brynjolfsson, 2025).
L’erreur serait donc de traiter l’IA comme un simple outil d’optimisation. Il s’agit plutôt d’une technologie à usage général, comparable à l’électricité ou à la machine à vapeur, et donc d’un changement de structure de marché plus que d’un simple changement technologique. Dans cette perspective, les gains ne viennent pas seulement d’une meilleure efficacité, mais d’une reconfiguration des processus, des offres, des modes de tarification, des structures de coûts et des avantages concurrentiels.
Ce que cela signifie pour le développement économique
L’IA doit désormais être abordée comme un enjeu transversal de transformation économique. Elle touche les usages, l’emploi, les compétences, la structure des organisations et la logique même de création de valeur. Pour le développement économique, cela veut dire que les signaux faibles d’aujourd’hui peuvent rapidement devenir des réalités très concrètes pour les entreprises accompagnées, pour les territoires et pour les clientèles plus vulnérables à la transition, notamment les jeunes et les travailleurs moins expérimentés.
Le véritable défi n’est pas donc seulement technologique. Il est aussi un défi de leadership, de redesign des flux de travail, de culture organisationnelle et de gestion du changement. L’accès aux outils compte, bien sûr, mais il ne suffit pas. Encore faut-il que les organisations apprennent à les intégrer de façon cohérente, profonde et stratégique. Dans ce contexte, l’IA ne peut plus être pensée comme un dossier périphérique. Elle devient progressivement une variable centrale de compétitivité, d’adaptation et de développement.
En tant que professeur universitaire en entrepreneuriat étroitement engagé auprès des écosystèmes de développement économique, je constate que ces transformations nous obligent également à repenser en profondeur la formation que nous offrons aux gestionnaires et aux entrepreneurs. Les savoirs spécialisés demeurent importants, mais ils ne suffisent plus. Ce sont désormais des compétences fondamentales qui deviennent déterminantes : notamment la créativité, la capacité à résoudre des problèmes complexes, l’esprit critique, mais aussi l’aptitude à concevoir, orchestrer et évaluer les contributions des agents IA. Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de maîtriser des connaissances, mais de savoir agir avec discernement tout en étant augmenté par l’IA. La suite de cette réflexion mérite, à elle seule, une autre discussion approfondie.
Références
Barr, M. S. (17 février 2026). What Will Artificial Intelligence Mean for the Labor Market and the Economy? New York Association for Business Economics, New York. Brynjolfsson, E., Chandar, B., & Chen, R. (2025). Canaries in the coal mine? Six facts about the recent employment effects of artificial intelligence. Digital Economy. Bryjolfsson, E. (2 Janvier 2026). AI Changed Work Forever in 2025, Time Magazine. China Economic Review. (24 mars 2026). Alibaba chairman says AI agents to reshape global white-collar economy. Chopra, A., Bhattacharya, S., Salvador, D., Paul, A., Wright, T., Garg, A., … & Balaprakash, P. (2025). The Iceberg Index: Measuring Skills-centered Exposure in the AI Economy. arXiv preprint arXiv:2510.25137. Kissinger, H. A., Schmidt, E., & Huttenlocher, D. (2021). The Age of AI: And Our Human Future. Back Bay Books. Kurzweil, R. (2024). The singularity is nearer. Viking. Mollick, E. (2024). Co-intelligence: Living and working with AI. Penguin. Ransbotham, S., Kiro, D., Khodabandeh, S., Iyer, S., & Das, A. (2025). The emerging agentic enterprise: How leaders must navigate a new age of AI. MIT Sloan Management Review (Online), 0_1-31. Susskind, R. (2025). How to think about AI – A guide for the perplexed. Oxford University Press. TechCrunch. (21 juillet 2025). ChatGPT receives 2.5 billion prompts from global users every day. Amanda Silberling TechCrunch. (13 février 2026). Airbnb says a third of its customer support is now handled by AI in the US and Canada. Sarah Perez. Fortune. (23 janvier 2026). Wake up, AI is for real, Tristan Bove.




