Quand les les certifié·e·s D.Éc. racontent le développement économique sur le terrain
Le développement économique prend des formes multiples selon les territoires, les organisations et les personnes qui l’incarnent au quotidien. Derrière chaque acteur du milieu, il y a des parcours professionnels singuliers.
À travers cette série d’articles, l’APDEQ met en lumière des professionnel⸱le⸱s certifiés en développement économique (D. Éc.), en s’intéressant avant tout à leur histoire, à leur cheminement et à la réalité de leur pratique. Chaque portrait propose un regard ancré dans le terrain : les contextes régionaux, les projets porteurs, les réussites marquantes et le rôle joué par leur organisation dans le développement de leur région.
La certification canadienne de Développeur Économique (D.Éc.) s’inscrit dans ces parcours comme un repère commun, mais ces entrevues visent à illustrer la diversité du métier, à valoriser l’expertise développée sur le terrain et à mieux faire comprendre les réalités actuelles du développement économique au Québec.

Conseillère en développement des affaires, MRC de la Matapédia
Bonjour Lanxin et merci de nous accorder cette entrevue! Quelle est ta formation académique et ton parcours professionnel initial avant ton arrivée dans la MRC de La Matapédia?
(Lanxin Z.) : J’ai un parcours académique et professionnel riche et international. J’ai d’abord obtenu un baccalauréat en langue et littérature anglaise en Chine, puis j’ai poursuivi mes études en France, où j’ai décroché deux maîtrises : l’une en négociation commerciale internationale et l’autre en finance d’entreprise. Avant de m’installer dans la Matapédia, j’ai travaillé comme coordonnatrice trilingue (anglais, français, mandarin) en Chine, et j’ai également acquis de l’expérience dans les domaines de la vente et de l’achat aux États-Unis, en France et à Vancouver. Je suis arrivée en 2006, car mon conjoint avait obtenu un poste de chercheur. Je suis donc implantée dans la région depuis près de deux décennies et nos deux enfants, aujourd’hui âgés de 20 et 14 ans, y ont grandi.
Quel est ton poste actuel et quelles sont les principales responsabilités qui y sont liées?
(Lanxin Z.) : J’occupe le poste de conseillère en développement des affaires au sein du Service de développement de la MRC de La Matapédia. Comme nous sommes trois à travailler sur les dossiers économiques, mes responsabilités sont variées et couvrent l’accompagnement des entreprises et des entrepreneurs à toutes les étapes de leur cycle de vie : démarrage, expansion, relève et consolidation. Depuis plusieurs années, je me suis spécialisée dans les dossiers manufacturiers et d’innovation, tout en continuant à soutenir le secteur des services. J’épaule également mon directeur dans la gestion de nos fonds d’investissement, tels que le FLI et le FLS.
Comment ton rôle a-t-il évolué au fil des années au sein de la MRC?
(Lanxin Z.) : Mon rôle a beaucoup évolué. À mes débuts, j’ai été fortement impliquée dans l’accompagnement intensif de cinq entreprises dans le cadre d’un programme d’incubation. Par la suite, mon champ d’intervention s’est élargi pour couvrir l’ensemble des secteurs économiques de la région, notamment nos trois piliers : les secteurs forestiers, agricole et touristique. Depuis environ 8 ans, j’ai développé une expertise plus poussée dans les dossiers manufacturiers et d’innovation ainsi que dans la gestion des fonds d’investissement.
Quelles certifications professionnelles as-tu obtenues et quelles étaient tes motivations?
(Lanxin Z.) : J’ai obtenu deux certifications importantes. La première est celle de Développeur Économique (D.Éc.), reçue en 2014. Cette démarche avait été initiée par la direction, qui souhaitait que toute l’équipe soit certifiée afin d’accroître notre crédibilité auprès des élus et des entrepreneurs. La formation s’est déroulée en présentiel à Magog. La seconde est de conseillère en innovation, obtenue en 2023 dans le cadre d’un programme promu par l’APDEQ et géré par le Conseil de l’innovation du Québec, dont je faisais partie des premières cohortes.
Q : Quels sont les apports de la certification D.Éc. dans ton travail?
(Lanxin Z.) : Cette certification a eu un impact significatif sur ma pratique. Elle m’a permis de mieux comprendre les rouages du développement économique au Québec et de prendre conscience de l’importance des parties prenantes dans l’accompagnement des projets. Grâce à cela, j’ai développé une approche plus personnalisée, adaptée au profil et au rythme de chaque promoteur. Elle m’a également permis de structurer les connaissances acquises sur le terrain et de m’intégrer à un vaste réseau de professionnels. De plus, elle renforce notre crédibilité auprès des élus et des entrepreneurs.
Quels sont les aspects les plus gratifiants de ton travail?
(Lanxin Z.) : Deux aspects me procurent une grande satisfaction. D’abord, accompagner un promoteur dans la réalisation d’un projet qui représente souvent un rêve personnel. J’ai notamment soutenu un entrepreneur dans le démarrage d’une entreprise exploitant une technologie liée à l’intelligence artificielle. C’est cet entrepreneur qui m’a dit que j’ai l’aidé à réaliser son rêve. Il m’a confié que je l’avais aidé à réaliser son rêve, me décrivant comme un “guide” et soulignant ma rigueur ainsi que mon implication. Recevoir un remerciement aussi sincère nous rappelle que notre travail dépasse largement les chiffres et les dossiers : il contribue à concrétiser un rêve.
Ensuite, maintenir un lien de confiance durable avec les entreprises. Je pense ici à une entreprise manufacturière que j’ai accompagnée pendant près de 10 ans, malgré plusieurs changements de direction. Cette entreprise a publiquement reconnu la MRC comme un partenaire stratégique, ce qui est une grande fierté pour moi.
Quelles sont les particularités de votre territoire, la MRC de La Matapédia, qui influencent le développement économique, et quels sont les défis ou opportunités?
(Lanxin Z.) : Nous sommes au Bas-Saint-Laurent, mais faisant partie de la Gaspésie d’un point de vue touristique. Notre économie repose sur trois piliers :
D’abord, la forêt, qui constitue notre moteur économique. Nous disposons d’un écosystème complet, allant de l’aménagement forestier à la transformation de pointe (bois d’œuvre, panneaux, palettes). Nous avons la chance de compter sur des entreprises majeures et, surtout, sur le SEREX. Ce centre de recherche représente un atout considérable : il accompagne nos usines dans la transformation de la ressource en produits à haute valeur ajoutée.
Ensuite, l’agriculture, qui est d’ailleurs notre “Signature‑Innovation” dans l’entente conclue avec le ministère des Affaires municipales et de l’Habitation.
La production laitière y occupe une place dominante, et nous avons également une usine de transformation (Natrel) qui porte un projet d’expansion majeur. Nous soutenons activement la relève agricole, la remise en culture de terres et des initiatives collectives comme le programme de chaulage pour améliorer la qualité de nos sols.
Enfin, le tourisme. Notre territoire est un véritable terrain de jeu pour le plein air (ski, camping, quad, motoneige, via ferrata, vélo) ainsi que pour la découverte de la culture locale. Le lac Matapédia et nos rivières à saumon sont de véritables joyaux. Nous investissons d’ailleurs plus d’un million de dollars dans le Parc régional du Lac Matapédia afin d’en faire une destination de plein air quatre saisons incontournable.
Comment gères-tu les promoteurs dont les projets ne sont pas viables, sans les décourager?
(Lanxin Z.) : J’adopte une approche très diplomatique. Plutôt que de refuser un projet de manière directe, j’amène le promoteur à prendre lui-même conscience des risques et des obstacles potentiels. Nous travaillons ensemble sur des prévisions et des analyses, ce qui lui permet de comprendre les faiblesses de son projet sans être découragé dans sa démarche entrepreneuriale.
Quels sont les principaux défis économiques actuels de votre région?
(Lanxin Z.) : Le premier défi concerne les incertitudes liées au marché américain du bois d’œuvre, qui complexifient les décisions d’investissement des entreprises forestières. Le second est la rareté de la main-d’œuvre, un enjeu persistant partagé par de nombreuses régions du Québec. Plusieurs entreprises se tournent vers l’automatisation et l’intelligence artificielle pour maintenir leur compétitivité. Le Service de développement de la MRC soutient activement ces projets d’amélioration de la productivité, d’automatisation et d’implantation de systèmes de gestion intégrés (ERP). Des fonds sont investis pour faciliter ces transitions et renforcer la compétitivité des entreprises.
À ces enjeux s’ajoute celui, crucial, de la relève entrepreneuriale. Les intervenants matapédiens travaillent de concert pour accompagner les cédants et les repreneurs afin de concrétiser les transferts d’entreprises. L’objectif est double : pérenniser notre tissu économique et assurer que la population conserve un accès à des biens et services de proximité. Pour ce faire, la MRC s’est dotée d’outils financiers spécifiques pour appuyer et sécuriser ce type de projets.
Quel rôle jouez-vous dans l’accompagnement des projets d’innovation sur votre territoire ?
(Lanxin Z.) : Dans La Matapédia, l’innovation n’est pas un concept abstrait. Pour nos entreprises traditionnelles, c’est souvent une question de survie et elles font déjà preuve d’une immense créativité. Mon rôle n’est pas de leur apprendre à innover, mais d’agir comme un levier pour concrétiser leurs ambitions.
Je les épaule principalement dans la recherche de solutions financières et le maillage stratégique avec des partenaires clés comme le centre de recherche SEREX (pour le secteur des produits forestiers), le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Innov & Export PME, l’Espace d’accélération et de croissance du Bas-Saint-Laurent ainsi que le Conseil de l’innovation du Québec.
Parallèlement, je mène un travail de sensibilisation auprès des plus petites entreprises pour les amener à intégrer l’innovation dans leur modèle d’affaires. En somme, je suis là pour m’assurer que les idées de nos entrepreneurs trouvent les ressources nécessaires pour voir le jour.

Quel est le rôle de l’APDEQ dans ton travail?
(Lanxin Z.) : Les formations et webinaires de l’APDEQ sont indispensables, surtout pour les dossiers d’innovation, car ils me permettent de parler le même langage que les entreprises que j’accompagne. Le congrès annuel est également un incontournable pour moi, et j’y participe presque chaque année. C’est un événement essentiel pour le réseautage, le partage de pratiques, la visite d’entreprises et le recrutement de formateurs.
Comment perçois-tu l’évolution du rôle du développeur économique au Québec au cours des 20 dernières années?
(Lanxin Z.) : Le rôle a beaucoup évolué. Autrefois, nous étions souvent perçus comme de simples « guichets de subventions ». Aujourd’hui, notre rôle est beaucoup plus stratégique et complexe. Nous devons comprendre les enjeux économiques, sociaux et environnementaux, être à l’affût des nouvelles technologies et des tendances de marché. L’accompagnement des entreprises dans leur transformation numérique, leur transition écologique et leur gestion de la main-d’œuvre est devenu primordial. Nous sommes passés d’une approche réactive à une approche proactive, où l’anticipation et l’innovation sont essentielles.
Avec ton expérience et tes études sur différents continents, quelles sont les différences que tu observes entre le développement économique au Québec et ailleurs dans le monde?
(Lanxin Z.) : Aux États-Unis, l’approche est généralement très axée sur la performance et la rapidité. Les organisations y sont proactives, bien financées et orientées vers les résultats, souvent dans une perspective plus court terme.
En France, à l’inverse, le modèle est plus structuré et institutionnel. Les rôles sont clairement définis, les processus bien encadrés, mais l’ensemble peut parfois être plus lourd sur le plan administratif.
En Chine, ce qui frappe, c’est la capacité d’action rapide et à grande échelle, soutenue par une vision stratégique forte de l’État. Cette efficacité repose sur une structure centralisée, laissant moins de place à la concertation locale. On y observe aussi une collaboration étroite entre la recherche, les entreprises et le gouvernement.
Pour ma part, je trouve le modèle finlandais particulièrement inspirant. Lors d’une mission en 2009 portant sur la bioénergie, j’ai pu constater une grande cohérence entre politiques publiques, éducation et développement économique. Le pays investit fortement en innovation et mise sur une collaboration très intégrée entre les acteurs.
Au Québec, on se situe quelque part entre ces approches. On se distingue par une forte concertation, un ancrage territorial solide et une sensibilité marquée au développement durable. Toutefois, nos ressources sont parfois plus limitées et la prise de décision, souvent basée sur la concertation, peut parfois nécessiter plus de temps pour rallier les différents acteurs.
Au final, je vois ces modèles comme complémentaires : l’agilité américaine, la capacité d’exécution chinoise, la structuration française, la cohérence finlandaise et la concertation québécoise représentent autant de forces qu’il serait pertinent de combiner.
Que dirais-tu aux professionnels hésitant à obtenir la certification D.Éc.?
(Lanxin Z.) : Je les encourage vivement! Pour les débutants, elle permet une intégration rapide des connaissances et un accès immédiat à un vaste réseau professionnel. Pour les plus expérimentés, elle offre l’occasion de structurer les acquis, de valider les pratiques et de réfléchir à ses méthodes de travail. Je compare cette certification aux titres professionnels reconnus dans d’autres domaines (ingénieurs, CPA) en raison de sa valeur et de sa contribution à la crédibilité de notre métier.
Quel conseil donnerais-tu à un jeune professionnel qui débute dans le développement économique?
(Lanxin Z.) : Je lui conseillerais d’être curieux, polyvalent et de développer un excellent réseau. Le développement économique est un domaine vaste et en constante évolution, qui exige un apprentissage continu. Il faut poser des questions, visiter des entreprises, comprendre leurs réalités. Il est aussi important de développer des compétences variées : finance, marketing, gestion de projet, communication. Et surtout, il faut investir dans son réseau professionnel. Participer aux événements de l’APDEQ et échanger avec ses pairs permet souvent de trouver les meilleures solutions.




