Quand les les certifié·e·s D.Éc. racontent le développement économique sur le terrain
Le développement économique prend des formes multiples selon les territoires, les organisations et les personnes qui l’incarnent au quotidien. Derrière chaque acteur du milieu, il y a des parcours professionnels singuliers.
À travers cette série d’articles, l’APDEQ met en lumière des professionnel⸱le⸱s certifiés en développement économique (D. Éc.), en s’intéressant avant tout à leur histoire, à leur cheminement et à la réalité de leur pratique. Chaque portrait propose un regard ancré dans le terrain : les contextes régionaux, les projets porteurs, les réussites marquantes et le rôle joué par leur organisation dans le développement de leur région.
La certification canadienne de Développeur Économique (D.Éc.) s’inscrit dans ces parcours comme un repère commun, mais ces entrevues visent à illustrer la diversité du métier, à valoriser l’expertise développée sur le terrain et à mieux faire comprendre les réalités actuelles du développement économique au Québec.

Conseiller aux services aux entreprises, MRC Les Moulins
Bonjour Othmane, ton parcours est impressionnant. Peux-tu nous parler de ton expérience professionnelle et académique qui t’a mené à ton rôle actuel ?
(Othmane K.) : Mon parcours s’étend sur plus de 12 ans, dédié à l’accompagnement d’entreprises à impact, d’abord en France, puis ici au Québec. Avant cela, j’ai acquis dix ans d’expérience en amélioration de la performance organisationnelle dans de grandes entreprises. J’ai ensuite passé cinq ans à la Ville de Sceaux en tant que conseiller en économie sociale, où j’ai eu la chance de créer un écosystème territorial primé. Puis, j’ai rejoint la CDRQ comme conseiller en entrepreneuriat collectif pendant sept ans. Depuis janvier 2026, je suis conseiller en économie sociale à la MRC des Moulins. Côté académique, j’ai des maîtrises en administration et gestion des entreprises, et des certificats du MIT en leadership, innovation, développement durable et transformation numérique. Je suis également formateur qualifié et coach professionnel certifié avec une approche psychologie positive et j’ai co-fondé un certificat universitaire en entrepreneuriat social à l’Université Paris-Saclay.
Tu as récemment rejoint la MRC des Moulins. Quel est ton rôle et quelles sont tes principales missions au sein de cette organisation ?
(Othmane K.) : Depuis le début de 2026, j’occupe le poste de conseiller en économie sociale à la MRC des Moulins. C’est un territoire très dynamique de la couronne nord de Montréal, regroupant Terrebonne et Mascouche, reconnu comme un pôle économique majeur du Québec. Mon rôle est de promouvoir l’économie sociale, d’accompagner les entreprises de ce secteur à toutes les étapes de leur cycle de vie, et d’intégrer les critères de développement durable et de transition socio-écologique dans les dossiers transversaux de la MRC.
Dans un pôle aussi dynamique, les enjeux sociaux (logement abordable, services de proximité, intégration des nouveaux arrivants) sont réels. L’économie sociale y répond de façon unique. Par exemple, des coopératives d’habitation, des entreprises d’insertion sociale ou des services de garde en milieu familial peuvent répondre à ces besoins de manière plus inclusive et durable que les modèles traditionnels.
Dans tout ton parcours, peux-tu nous parler d’une réalisation dont tu es particulièrement fier ?
(Othmane K.) : Absolument. La création de l’écosystème territorial Sceaux Valley à la Ville de Sceaux était un projet dédié à l’entrepreneuriat et à l’innovation sociale, qui comprenait un incubateur, un espace de coworking, une plateforme numérique collaborative, des formations à l’entrepreneuriat social et à la gestion des entreprises d’économie sociale ainsi qu’un forum annuel, véritable vitrine de l’écosystème. Sceaux Valley a été récompensé par le premier prix de l’innovation territoriale en France et le troisième prix européen de l’innovation sociale, et a même été référencé par l’OCDE, validant l’idée que des initiatives locales peuvent avoir une portée bien au-delà de leurs frontières. Plus qu’un projet, c’est une vision et une démarche systémique qui a transformé un territoire, positionnant la municipalité comme catalyseur de l’innovation territoriale. Un véritable changement de paradigme, salué aux niveaux national et international. Il a démontré qu’il est possible de créer un environnement où l’innovation sociale peut s’épanouir, générer de l’emploi, maintenir la qualité des services, renforcer le lien social et contribuer au développement local dans toutes ses dimensions.
Quels éléments de la conception ou de la mise en œuvre de ce projet crois-tu être les plus transférables à d’autres communautés ou régions, et quels seraient selon toi les plus grands défis d’adaptation ?
(Othmane K.) : Ce sont l’approche de co-construction avec les acteurs locaux, la diversité des services offerts, l’animation constante de la communauté. Le plus grand défi d’adaptation serait de ne pas vouloir copier-coller le modèle, mais de l’adapter au contexte spécifique de chaque territoire. Chaque communauté a ses propres forces, ses propres besoins et sa propre culture. Il faut donc une grande flexibilité et une capacité à écouter et à s’ajuster pour que l’écosystème prenne racine et prospère localement.

Othmane Khaoua remet, au nom de la MRC des Moulins, un certificat de félicitations à Madame Suzy Lampro, directrice générale de l’organisme Carrefour familial des Moulins, lors de l’inauguration de leur projet de rénovation.
Comment définis-tu l’innovation sociale et qu’est-ce qui, selon toi, la distingue ?
(Othmane K.) : Pour moi, l’innovation sociale est un produit, un service ou un procédé qui répond à un besoin social ou sociétal qui est peu ou pas servi. Il est important de noter qu’elle n’est pas nécessairement une innovation de rupture ; elle peut très bien résulter de la combinaison d’éléments existants. Ce qui la distingue, c’est sa co-construction étroite avec les bénéficiaires et parties prenantes, générant un impact positif mesurable et contribuant à la richesse territoriale.
Qu’est-ce qui te motive le plus dans ton travail ? Quel est l’aspect le plus gratifiant pour toi ?
(Othmane K.) : Ce qui me gratifie le plus, c’est de voir une coopérative ou un OBNL devenir un véritable levier de vitalité pour son territoire. Je me vois comme un « architecte de la résilience », un catalyseur et un facilitateur de projets qui créent des valeurs partagées, comme j’en parle dans mon article « Plaidoyer pour une renaissance du développement économique territorial » (accessible ICI). De plus, l’accompagnement stratégique pour renforcer la robustesse des entreprises, au-delà de la rentabilité. Je les aide à intégrer des critères de développement durable et ESG, à devenir plus résilientes face aux chocs, et à créer un impact social et environnemental mesurable. Ce sont ces impacts concrets qui me poussent chaque jour.
Parlant d’impacts mesurables, comment arrives-tu à équilibrer la nécessité de mesures quantitatives avec l’importance des récits qualitatifs et des expériences humaines pour évaluer le véritable impact d’une initiative sociale ?
(Othmane K.) : C’est un concept que j’explore dans mon article sur la posture du développeur économique face à l’urgence climatique (accessible ICI). J’équilibre cela en adoptant une approche complémentaire. Les mesures quantitatives sont essentielles pour démontrer l’ampleur et l’efficacité d’une initiative (ex : nombre de personnes aidées, réduction de CO₂). Mais elles ne suffisent pas. Les récits qualitatifs et les témoignages humains sont tout aussi cruciaux car ils donnent du sens aux chiffres, ils racontent l’histoire derrière l’impact, et ils capturent les transformations profondes et souvent intangibles dans la vie des individus. Je crois qu’il faut combiner les deux pour avoir une compréhension complète et nuancée de l’impact réel.
Vous êtes certifié D.Éc. depuis 2021. Comment cette certification a-t-elle influencé votre pratique professionnelle ?
(Othmane K.) : Ma certification D.Éc., que j’ai renouvelée en 2023 et 2026, a été très structurante. J’ai suivi le programme court de deuxième cycle en développement local de l’Université de Sherbrooke, en partenariat avec l’APDEQ. Cela m’a permis de consolider mes pratiques de terrain en les ancrant dans des approches théoriques modernes, notamment en stratégie, innovation territoriale et accompagnement de projets structurants. On apprend à composer avec la complexité réelle d’un territoire : des intérêts parfois contradictoires, des alliances à tisser, de multiples parties prenantes.
Le constat le plus surprenant du processus a été de réaliser à quel point la dimension émotionnelle et psychologique est prépondérante dans les processus de développement économique, même dans des contextes apparemment très rationnels. La certification m’a fait comprendre que la résistance au changement, la capacité à collaborer ou la vision d’un avenir commun sont souvent plus influencées par des facteurs humains et relationnels que par de simples analyses économiques. Cela a renforcé mon approche qui intègre le growth mindset et la psychologie positive, tel que j’en parle dans cet article (accessible ICI), ainsi que la facilitation pour mobiliser les acteurs.
Selon toi, comment le rôle du développeur économique va-t-il évoluer, et quel rôle l’APDEQ pourrait-elle jouer dans cette évolution ?
(Othmane K.) : Je pense que le développeur économique de demain doit être un véritable « architecte de la résilience ». Il devra être capable de transformer les crises en leviers et de travailler en écosystèmes, comme j’en parle dans mon article « Plaidoyer pour une renaissance du développement économique territorial » (accessible ICI). J’encourage l’APDEQ à offrir des formations adaptées aux enjeux actuels, à créer des espaces d’échange entre pairs et à reconnaître les profils hybrides. L’APDEQ a le potentiel de devenir le « laboratoire du développeur économique de demain ».
Au-delà de la formation et du réseautage, quel rôle vois-tu l’APDEQ jouer dans la promotion de changements politiques qui soutiendraient mieux l’économie sociale au Québec ?
(Othmane K.) : Je vois l’APDEQ jouer un rôle crucial d’acteur d’influence et de plaidoyer. Elle pourrait devenir une voix forte pour sensibiliser les décideurs politiques aux spécificités et aux besoins de l’économie sociale. Cela pourrait se traduire par la publication de mémoires, l’organisation de rencontres avec les élus, la participation à des consultations publiques, et la proposition de mesures concrètes pour adapter les cadres réglementaires et les mécanismes de financement. L’APDEQ a la légitimité pour être un interlocuteur privilégié sur ces questions.
Quelles tendances ou technologies émergentes, au-delà de la simple transformation numérique, crois-tu auront l’impact le plus significatif sur l’économie sociale au cours de la prochaine décennie ?
(Othmane K.) : Je crois que l’intelligence artificielle éthique et responsable aura un impact majeur, notamment pour optimiser la gestion des ressources, personnaliser les services sociaux et mesurer l’impact de manière plus fine, que j’aborde dans une perspective de technologie au service du vivant. Ensuite, l’économie circulaire et les modèles de consommation collaborative vont continuer de se développer, offrant de nouvelles opportunités pour les entreprises sociales. Enfin, les technologies civiques (civic tech) pourraient renforcer la participation citoyenne et la co-construction des politiques publiques, ce qui est au cœur de l’économie sociale.
En dehors de ta vie professionnelle, quelles sont tes passions et tes engagements ?
(Othmane K.) : En dehors de mes fonctions, je suis très engagé. Je suis mentor, enseignant coach en entrepreneuriat, et j’anime bénévolement la Fresque du climat, de l’économie circulaire et du numérique responsable. Je donne aussi des conférences sur l’économie sociale et l’entrepreneuriat à impact. Pour me ressourcer, je pratique la méditation pleine conscience, et je suis un grand passionné de jazz et d’opéra.




