Le paradoxe de l’abondance : pourquoi nos milieux débordent d’initiatives, mais manquent d’élan

par Natalie Quirion
Présidente, Opportuna Conseil
APDEQ – Partenaire Hydro-Québec

 

Au printemps dernier, à la suite du Forum printanier de l’APDEQ, je vous laissais sur une question : dans votre territoire, qui résiste, qui rebondit, qui repense? Depuis, j’ai eu le privilège d’en discuter avec plusieurs d’entre vous, d’une région à l’autre. Et de ces conversations émerge un constat qui mérite, je crois, qu’on s’y attarde sérieusement.

Nos milieux ne manquent de rien — ou presque. Des organismes de soutien, il y en a. Des programmes, il y en a. Des tables de concertation, des plans stratégiques, des comités, il y en a. Des professionnels compétents et dévoués, il y en a (vous en êtes la preuve!). Et pourtant, combien de territoires ont le sentiment de courir sans avancer? Combien d’entre vous terminent l’année épuisés, avec une liste impressionnante d’actions réalisées… et l’impression diffuse que la trajectoire de fond, elle, n’a pas bougé?

J’appelle cela le paradoxe de l’abondance : plus l’écosystème se densifie, plus l’énergie risque de se disperser. Le problème de nos milieux n’est plus le manque d’initiatives. C’est le manque d’alignement.

Les silos ne sont pas un accident, ils sont une conséquence

Soyons justes : personne ne choisit de travailler en silo. Les silos se construisent seuls, par la mécanique même de nos structures. Chaque organisme a son mandat, sa reddition de comptes, son bailleur de fonds, ses indicateurs. Chaque programme a ses critères. Chaque municipalité a son conseil. Tout le monde fait bien son travail et c’est précisément le piège; un écosystème où chacun optimise son couloir produit une addition d’efforts, jamais une multiplication.

Vous vous reconnaîtrez peut-être dans certains de ces signes que j’entends régulièrement sur le terrain :

    • Deux organismes du même territoire découvrent, des mois plus tard, qu’ils accompagnaient le même enjeu chacun de leur côté
    • Les mêmes acteurs se croisent dans quatre comités différents… sans qu’aucun de ces comités n’ait le mandat de trancher ou d’engager quoi que ce soit
    • Un entrepreneur avoue qu’il a renoncé à chercher de l’aide
    • Le plan stratégique du territoire énumère quinze priorités
    • Et surtout : chacun possède une pièce du portrait, mais personne ne détient la lecture d’ensemble

Ce dernier point est, à mon sens, le nœud de tout. Sans lecture commune, chaque acteur navigue avec sa propre carte. Et des navires qui suivent des cartes différentes n’arrivent jamais au même port, même avec les meilleurs équipages.

Le même phénomène, à l’échelle de l’entreprise

Ce qui me frappe, c’est que cette dispersion de valeur ne touche pas que nos structures collectives. Elle se rejoue, presque trait pour trait, à l’intérieur des entreprises que vous accompagnez.

Pensez à ce cédant que vous connaissez tous : trente ans de métier, un carnet de clients fidèles, des façons de faire éprouvées. Son entreprise regorge de valeur, mais cette valeur est dispersée dans sa tête, dans des habitudes non documentées, dans des relations qui reposent sur lui seul. Rien n’est aligné pour être vu, compris, transféré. La recherche documente la suite : à mesure que la vente approche, l’investissement dans le renouvellement diminue exactement au moment où l’entreprise aurait le plus besoin de démontrer sa capacité d’adaptation. Résultat : des entreprises saines qui se vendent sous leur valeur réelle ou qui ferment faute d’avoir su rendre visible ce qu’elles valaient.

Territoire ou entreprise, c’est le même diagnostic : la valeur est déjà là. Elle est simplement dispersée, en silo ou inexploitée. Et une valeur qu’on ne voit pas est une valeur qu’on ne peut ni mobiliser, ni transférer, ni faire croître.

Ce que Thetford nous apprendra en octobre

Le congrès 2026 de l’APDEQ, les 7 et 8 octobre au Centre des congrès de Thetford Mines, sous la thématique DuGrisAuVert : réinventer les territoires, repenser les ressources [1], nous en offrira une illustration grandeur nature. Pendant des décennies, les haldes de la région des Appalaches — plus de 300 millions de tonnes [1] — ont été perçues comme l’héritage encombrant d’un siècle d’exploitation. On y voit aujourd’hui un gisement stratégique de minéraux critiques [2] et une géologie qui attire des projets de séquestration du carbone [3]. La ressource, elle, n’a pas bougé. Ce qui a changé, c’est le regard posé sur elle et surtout l’alignement construit autour. Une lecture commune, un projet rassembleur, et quelqu’un qui garde le tempo.

Voilà, à mon avis, la leçon la plus utile pour nos milieux. Les territoires qui se transforment ne sont pas ceux qui ont le plus de moyens ou le plus d’initiatives. Ce sont ceux qui réussissent trois choses : se donner une lecture commune de leur réalité; identifier un projet rassembleur assez fort pour faire converger des acteurs aux intérêts variés; et confier à quelqu’un le soin de garder le tempo — cette fonction d’orchestration dont je vous parlais au printemps, si essentielle et si rarement assumée, parce que chacun est déjà débordé par son propre couloir.

Trois conditions simples à nommer, exigeantes à réunir. Parfois, un regard extérieur et neutre aide à les mettre en place — c’est un rôle que nous jouons chez Opportuna Conseil et que d’autres alliés de votre écosystème peuvent aussi jouer.

Il reste tout de même que l’essentiel, c’est de reconnaître le paradoxe de l’abondance quand il s’installe chez nous et de refuser de le confondre avec de la vitalité.

Alors, d’ici à ce qu’on se croise à Thetford Mines, je vous laisse avec deux questions : dans votre milieu, où l’énergie s’additionne-t-elle au lieu de se multiplier? Quel serait le projet assez rassembleur pour changer cela?

Parce que ma conviction demeure : l’enjeu n’est pas technologique, il est humain. Tout le monde a besoin de tout le monde. Encore faut-il avoir la même carte.

 

Sources

[1] APDEQ, Congrès 2026
apdeq.qc.ca/evenements/congres-2026-de-lapdeq/

[2] Gouvernement du Québec, déc. 2024 —
Revalorisation des résidus, MRC des Appalaches

[3] Le Devoir, « Thetford réinvente ses mines déchues », févr. 2026

 

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